Jonathan Littell déchire le silence des bourreaux
JEAN-CLAUDE VANTROYEN
Le Soir - vendredi 25 août 2006, 02:00
La rentrée littéraire se décline en 683 romans. Mais si vous n'en lisez qu'un seul, choisissez « Les Bienveillantes ». Un premier roman qui est un coup de maître.
C e premier roman fait plus de bruit que jamais les bourreaux n'en ont produit depuis la nuit des temps. Le but de Jonathan Littell est atteint : déchirer le silence des bourreaux, en faisant parler l'un d'eux, Max Aue, un SS. Un personnage de fiction dans un univers d'un réalisme insoutenable, celui, historique, de cette folie meurtrière qui a frappé l'Allemagne nazie. Max raconte son parcours. Depuis cette nuit où il adhère à la SS, alternative obligée à la menace d'une condamnation pour homosexualité (« Et c'est ainsi, le cul encore plein de sperme, que je me résolus à entrer au Sicherheitsdienst »), à ce moment où il se met à écrire, dans le nord de la France, où il est devenu directeur d'une usine de dentelles après avoir réussi à échapper à la vindicte des vainqueurs (« Quand tout fut enfin fini, j'ai réussi à venir en France, à me faire passer pour un Français ; ce n'était pas trop difficile, vu le chaos à l'époque »).
Max n'écrit pas pour se justifier. Il n'écrit pas pour nous. Il le fait comme une obligation corporelle, comme on vomit ou comme on souffre de diarrhées. Son texte est clinique, dur, d'une cruauté distanciée et intellectualisée. Ce qui rend l'horreur qu'il décrit encore davantage monstrueuse.
Pour son premier roman, Jonathan Littell a fait fort : 900 pages serrées, irrésumables et inoubliables sur les mécanismes sociologiques de l'horreur nazie. C'est le livre événement de la rentrée littéraire. Certains le tiennent déjà pour le nouveau « Guerre et paix » : « Je crois que c'est surtout pour la longueur », dit-il. On compare l'écrivain à Tolstoï, Grossmann, Cholokov : « Les gens racontent n'importe quoi. »
Sur les photos, Jonathan Littell fait jeune homme : il a bientôt 39 ans et un fin anneau à l'oreille gauche. Au téléphone, sa voix est douce, il faut presser le combiné sur l'oreille pour bien l'entendre. Max Aue cite Sophocle et Platon et lit Stendhal dans le texte, Littell, lui, reste simple.
Son roman est écrit directement en français. Même si son auteur est américain. Il est né à New York, en 1967. Mais ses parents émigrent en France quand il a 3 ans. Depuis lors, il a vécu en France. « Mes parents ont divorcé, j'ai fait des allers-retours mais, quand j'étais aux Etats-Unis, j'étais au Lycée français. » Il parle donc français. Et anglais. D'ailleurs il a été traducteur littéraire, du français vers l'anglais, et il envisage sérieusement de traduire lui-même son roman : « J'ai dit que j'allais essayer. Je n'ai pas encore pris de décision. » Il parle aussi le russe et le serbo-croate. Et comme il s'établit actuellement à Barcelone, il manipulera incessamment le catalan ou l'espagnol, disons les deux.
Son père s'appelle Robert Littell. Grand reporter, spécialiste des pays de l'Est et du Moyen-Orient, formidable auteur de romans d'espionnage. Il a écrit La Compagnie : le grand roman de la CIA, en 2003, dont on dit qu'il rendit John Le Carré vert de rage. Et des Conversations avec Shimon Peres. Jonathan a d'ailleurs parfois aidé son père. Non pas à l'écriture, mais à l'authenticité des détails. « Comme j'ai travaillé en Russie, en Tchétchénie, en Afghanistan, il vérifiait auprès de moi la vérité de certaines scènes, de certains lieux. »
C'est que Jonathan a bourlingué. Après des études de littérature à Yale et un intermède dans la traduction, il lui prend l'envie de s'engager. Parce qu'il avait l'impression de ne servir à rien ? « Non, c'est plus pragmatique. J'avais envie de travailler dans ce genre d'endroit et les options sont restreintes : soit militaire soit journaliste. Je ne voulais faire ni l'un ni l'autre. » Action contre la faim l'envoie en mission un peu partout dans le monde : Bosnie, Afghanistan, Chine, Afrique, Tadjikistan, Guinée, Rwanda. « Et puis, un certain moment on en a marre et on dit stop. » Et alors on écrit.
Ses Bienveillantes (on nomme ainsi les Erinyes, les divinités grecques qui châtient les crimes), il les porte depuis longtemps. Quatre à cinq ans de documentation. Plus 112 jours exactement d'écriture. Aujourd'hui, il répond aux nombreuses sollicitations d'entretiens et de promotion pour son roman. Et demain ? Il verra. Un nouveau roman ? « Je n'ai pas de plan. Je verrai. »
En fait, son seul plan, c'est de finaliser son déménagement. Il est en train de s'installer à Barcelone. Sa femme y travaille. Une Belge. « Elle travaille pour MSF. Je l'ai rencontrée à Grozny. » Depuis, l'amour et deux enfants, Emir, bientôt 6 ans, et Alma, 3 ans et demi. « Alma, ça veut dire pomme en turc et l'âme en latin. »
Cet Américain est donc un peu belge. « J'ai été busé deux fois pour la naturalisation française. J'essaie une troisième fois, mais ce sera la dernière. Peut-être que je me ferai belge à la place. J'y ai pensé sérieusement, j'ai regardé à être belge, au début, mais c'était plus compliqué qu'en France : pour être belge, il faut d'abord résider en Belgique. Mais je me suis belgicisé, ça vous fera rigoler mais mes correcteurs ont trouvé plusieurs belgicismes dans mon récit. Et mes beaux-parents sont des lecteurs du Soir. »
Les Etats-Unis, en tout cas, est peut-être le seul pays où Jonathan Littell ne voudrait pas vivre. C'est un pays qui lui fait peur. « Dans l'Allemagne nazie, la société a dérapé complètement. Aux Etats-Unis aussi. On y fait n'importe quoi. Mais c'est comme en Belgique, la société y dispose de garde-fous assez forts. Ça mettra du temps mais ça réagira. Et j'espère que, dans quelques années, quand on aura retrouvé l'équilibre, on pourra dire des Etats-Unis d'aujourd'hui : c'était comme du temps de McCarthy, on a pété les plombs. »
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