Pour l'auteur d'«Après la démocratie», la France ne peut sortir de la crise qu'en inventant un nouveau modèle économique avec ses partenaires européens.
Par Emmanuel Todd
Le Nouvel Observateur . - Avec la crise actuelle, assiste-t-on à un tournant politique de Nicolas Sarkozy ?
Emmanuel Todd. - Pas du tout. On voit dans sa gestion de la crise actuelle ses traits psychologiques habituels, hy- peractivité et incohérence de la pensée. Mais il ne fait rien
d'autre que ce qu'aurait fait Jacques Chirac ou un président socialiste. Il s'obstine à ne voir qu'un dérèglement financier dans la crise alors qu'elle a sa cause dans l'économie réelle. Le
libre-échange exerce une pression mondiale sur les salaires, qui aboutit à la contraction de la demande et produit un état d'insécurité sociale, un sentiment permanent de rétrécissement de la vie :
diminution du nombre des fonctionnaires, des professeurs, des emplois... Et puis sauver les banques, distribuer de l'argent aux riches, c est la pente naturelle du sarkozysme. Dans mon livre
consacré à la crise de la démocratie, j'envisage trois options possibles pour une classe politique à bout de souffle. La première déboucherait sur une ethnicisation : exclusion renforcée,
désignation de boucs émissaires (immigrés, enfants d'immigrés, musulmans, Noirs... au choix ou en combinaison). Si une classe politique entière, à l'heure de la crise mondiale, considère comme
prioritaire de s'indigner de ce que quelques gamins absurdes et éco nomiquement maltraités sifflent l'équipe de France, nous pouvons nous inquiéter. Cette passion pour le football et l'islam, à
l'heure des délocalisations et de la baisse du niveau de vie, démontre que la question de l'ethnicisation reste posée. Même si la réussite d'une telle politique me paraît peu vraisemblable. La
deuxième option verrait la remise en question du suffrage universel. Celui-ci semble désormais produire de l'incertitude plutôt que des choix rationnels. A force de manipuler l'opinion en ne lui
proposant aucun projet économique véritable, on finira par provoquer des taux d'abstention très élevés, des violences urbaines, des luttes de classes immatures qui seraient les prétextes à une
reprise en main autoritaire de la société. La troisième option, celle d'un protectionnisme européen, est pour moi la dernière chance de notre démocratie. L'accélération de la crise économique nous
rapproche de ce choix fatidique.
N. O. - Quels sont les maux qui rongent la société française et notre démocratie ?
E. Todd. - J'ai accepté l'idée que l'élection de Nicolas Sarkozy, personnage violent, vulgaire et vide, n'était pas une aberration. Il n'est pas parvenu au sommet de l'Etat malgré ses
déficiences intellectuelles et morales, mais grâce à elles !
Sarkozy est le révélateur de maux qui rongent une société française menacée de tourner mal, dans le sens de l'appauvrissement, de l'inégalité, de la violence. La France est frappée d'un vide
idéologique et religieux, d'une incapacité à produire des projets collectifs, d'une obsession de l'argent, d'une stagnation éducative, d'une fragmentation sociale exacerbée par l'isolement d'une
élite regardant de haut les classes inférieures de la population. Nous assistons aujourd'hui à une narcissisation des comportements, mal beaucoup plus profond que l'individualisme. Le comportement
du président est aussi une clé de lecture du narcissisme et de l'exhibitionnisme, qui sont devenus une dimension de la vie sociale. L'adhésion des élites au libre-échange fait désormais souffrir la
société dans son ensemble. Il y a dix ans, dans «l'Illusion économique», je décrivais une société verrouillée où seulement 20% de la population avait simultanément une éducation et des revenus
supérieurs, et contrôlait 50% du revenu national. Aujourd'hui, c'est 1% seulement de la population qui profite matériellement du système. Je pars en guerre contre la
caricature de «bobos»
soi-disant privilégiés. Ils incarnent en réalité l'appauvrissement des jeunes éduqués des classes moyennes, effectivement repoussés vers les anciens quartiers populaires. Si le pouvoir et la
richesse n'ont plus de rapport avec le niveau d'éducation, alors la lutte des classes redevient possible. Les classes moyennes choisiront de contester la classe supérieure qui les maltraite plutôt
que de se retourner contre les prolétaires ou les immigrés de la dernière heure. J'attends comme une libération la montée de la colère politique de ces jeunes éduqués. Mais rien n'est joué !
N. O. - Vous écrivez que le protectionnisme est la dernière chance de la démocratie européenne. Pourquoi ?
E. Todd. - Il y a des phases où le libre-échange est bénéfique, mais on n'en est plus là. La pression sur les salaires aboutit à l'insuffisance de la demande globale, à l'échelle planétaire.
Avant la crise, le système tournait grâce aux Etats-Unis : en situation monétaire et militaire dominante, ils consommaient chaque année 800 milliards de dollars en trop, soit leur déficit
commercial annuel. L'Amérique était l'agent de relance de l'économie mondiale et sa surconsommation était financée par le mécanisme des subprimes, des prêts hypothécaires, qui vient d'exploser. La
globalisation a dans un premier temps détruit des emplois dans la partie développée du monde. Les pays émergents se sont nourris de cette destruction mais finissent par être touchés par
l'effondrement de la demande intérieure des pays qu'ils étaient en train d'affaiblir. C'est le problème classique du virus qui finit par tuer son hôte. L'Europe pourrait décider de devenir un
espace de régulation économique se protégeant des importations et des délocalisations vers les pays à bas salaire. Ce protectionnisme serait techniquement facile pour une Europe de 450 millions
d'habitants qui peut financer sans difficulté ses importations d'énergie et de matières premières, à la différence des Etats-Unis. Le but ultime du protectionnisme n'est pas de repousser les
importations venues des pays à l'extérieur de l'Union européenne, mais de créer les conditions d'une remontée des salaires et de la demande intérieure. Imaginons que les élites françaises,
redevenues de vraies élites, se décident à assumer leurs responsabilités sociales, se convainquent de la nécessité de passer au protectionnisme pour éviter une destruction totale de l'industrie et
du tissu social sur le Vieux Continent. Ce protectionnisme européen, c'est un projet pour toute une génération. C'est un horizon positif. N'oublions pas que la mise en place du libre-échange qui
nous détruit a pris deux générations.
N. O. - Comment procéder ? Et comment convaincre l'Allemagne ?
E. Todd. - Il y a une difficulté des élites françaises à accepter que l'économie allemande soit le coeur de l'industrie continentale, même si la France du TGV, d'Airbus et des centrales
nucléaires existe. Pour convertir l'Europe au protectionnisme, il faut d'abord convaincre les dirigeants allemands. Il faut faire comprendre à l'Allemagne qu'elle a plus à gagner à une relance de
la demande intérieure européenne qu'à une poursuite indéfinie de la demande extérieure, chinoise ou mondiale. A la différence des Anglais, les Allemands ne sont pas des libre-échangistes
identitaires ! Pour l'heure, ils se croient à tort bénéficiaires de la mondialisation. La France pourrait faire valoir à l'Allemagne qu'en l'absence d'une réorientation protectionniste européenne
elle devrait quitter la zone euro, ou plus exactement la détruire, puisqu'elle serait immédiatement suivie par l'Italie, encore plus asphyxiée qu'elle par l'euro fort et fou. Affronter l'Allemagne
sur la question du protectionnisme, ce n'est pas être germanophobe mais au contraire admettre son importance et exiger d'elle qu'elle tienne son rang politique et se sente responsable de l'Europe
plutôt que de faire cavalier seul.
N. O. - Quel rôle peut jouer la gauche française dans cette crise ?
E. Todd. - Il faut que le PS, dont le vide doctrinal n'a rien à envier à celui du sarkozysme, cesse de considérer le protectionnisme européen comme un sujet tabou. Il faut qu'il admette que
la remontée des salaires et la relance de l'économie passent par l'émergence de cette Europe protégée et par une renégociation serrée avec l'Allemagne. Heureusement, il y désormais Benoît Hamon
dont la motion inclut la dimension du protectionnisme. Grâce à lui, le PS a une chance de survie. On va voir s'il la saisit.
Si Hamon échoue, quelqu'un pourra écrire un livre du genre «Après le
Parti socialiste».
Emmanuel Todd Historien, démographe et sociologue, Emmanuel Todd est chercheur à l'Ined. Après «l'Illusion économique» et «Après l'empire», il poursuit sa réflexion en publiant cette semaine
«Après la démocratie» chez Gallimard.
Commentaires