Au cours des trente dernières années, la complexité de l'institution a été le facteur le plus efficace de l'affirmation de sa singularité. Elle a cependant souvent été mal vécue. Le temps de ses fondateurs passé, le Centre a souvent été ravagé par des "querelles territoriales". C'est ce qui explique la tentation plusieurs fois manifestée au cours de ces décennies de réduire la complexité de l'institution en la normalisant. C'est incontestablement le moteur de la réforme de 1992 qui supprima le deuxième département du centre, le CCI, pour le fondre dans le Musée national d'art moderne.
S'agissant de sa capacité à évoluer, le Centre Pompidou aura été fidèle à l'intuition de ses fondateurs. Ses statuts ont été réformés deux fois, en 1992, on l'a dit, et à mon initiative, en 2000, quand j'ai souhaité doter l'établissement d'un véritable conseil d'administration et stabiliser la fonction du président et consécutivement celle des directeurs de département, en portant la durée de leur mandat de trois à cinq ans.
La volatilité des fonctions de responsabilité d'un établissement culturel aussi complexe et aussi lourd me semblait, en effet, peu compatible avec la mise en oeuvre de projets culturels, dont ceux de la programmation, appelant une vision dégagée et l'assurance d'un temps de mise en oeuvre suffisant. C'est cette stabilité conquise qui a permis au Centre d'engager, de façon pionnière, le processus de création d'antennes de l'établissement, celle de Metz tout d'abord, qui s'inscrivait dans le prolongement de l'action "hors les murs" mise en oeuvre pendant la fermeture du Centre pour travaux. Celles qui s'annoncent aujourd'hui possibles à l'étranger s'inscrivent dans ce même mouvement. Cette histoire n'est cependant pas achevée.
Une prochaine étape concerne la clarification de l'organisation de ses départements. Si le département MNAM-CCI est désormais bien stabilisé, il ne pourrait cependant demeurer le seul de l'établissement à être doté d'un objet culturel clair, précis et nécessaire. Le département du développement culturel, créé en 1992, redéfini en 2000, n'a jamais été et ne sera jamais - je l'écris avec infiniment de respect pour ceux qui en ont animé et qui en animent les activités - un vrai département, capable de peser d'un poids égal à celui du musée, et donc de contribuer de façon décisive à l'harmonie et à l'équilibre de l'institution.
Le moment ne serait-il pas aussi venu de faire de la Bibliothèque publique d'information (BPI), aujourd'hui organisme associé, le nécessaire deuxième département du Centre ? Il serait doté, en plus de ses missions de bibliothèque d'actualité, de la responsabilité de toutes les initiatives du Centre dans le domaine des sciences sociales et humaines... Je verrais dans cette révolution la meilleure manière d'amarrer définitivement cette grande bibliothèque au projet culturel du Centre.
A ce repositionnement de l'organisation culturelle et institutionnelle du Centre doit cependant s'ajouter pour l'Etat et les autres collectivités publiques concernées une autre préoccupation, une autre obligation même, celle de veiller à ce que chacune des composantes de l'institution trouve bien dans son espace les moyens d'y assurer le développement de la totalité de ses missions. Cela vaut pour la BPI, dont l'accès se fait au prix d'interminables et scandaleuses files d'attente, conséquence des insuffisances du dispositif de lecture publique à Paris. Cela vaut également pour le MNAM-CCI, dont la situation me paraît gravement préoccupante.
En effet, ce musée ne dispose plus des espaces nécessaires à la valorisation de sa collection, devenue l'une des plus importantes du monde. La création d'antennes n'y changera rien et ce n'est d'ailleurs pas son objectif. Le démembrement de la collection que certains évoquent parfois avec gourmandise, avançant l'idée de créer un musée de l'art historique du XXe siècle et laissant au Centre le seul domaine de la création contemporaine, serait inepte et révoltant. Cette funeste entreprise priverait la France de la seule institution globale capable de fournir au MoMA de New York un répondant sur le territoire européen. Elle consacrerait cette manie très française de dépecer l'histoire de l'art en sections chronologiques rigides, elle priverait le public de la nécessaire possibilité de rencontrer, dans une lecture globale, l'aventure de la création moderne et contemporaine.
Il est aujourd'hui impératif que le ministère de la culture réfléchisse de façon prioritaire à la nécessité de doter le Centre Pompidou d'un deuxième site à Paris ou en région parisienne pour qu'il y déploie les activités contemporaines de son musée, qui restera ainsi le grand musée d'art moderne et contemporain qu'il doit être. Alors que j'étais président du Centre, j'avais déjà signalé l'urgence de cette question aux ministres qui furent mes tuteurs. Si le temps m'en avait été donné, Rue de Valois, j'aurais fait du règlement de cette question une vraie priorité.
Souhaitons au Centre Pompidou qu'il trouve le ressort de sa nécessaire et inépuisable nouveauté et qu'il rencontre au sommet de l'Etat, qui par sa volonté l'a fait naître, une écoute attentive et bienveillante.
Jean-Jacques Aillagon est ancien président du Centre Pompidou.

Commentaires