"La politique, ce n’est pas le nombril des hommes politiques" par Arnaud Montebourg
12 juin
Disponible en ligne à l'adresse http://www.renover-maintenant.org/article.php3?id_article=390
Il mâche rarement ses mots. Surtout pour dénoncer un système politique à bout de souffle ou râler contre les travers de la presse. Arnaud Montebourg est ainsi, entier, intimement convaincu que le renouveau du politique passe par une refondation républicaine et une transformation de la classe dirigeante. Entretien à bâtons rompus dans "Acteurs publics" n°25 de juin-juillet 2006.
Liberté, égalité, fraternité, est-ce dans le bon ordre ?
Arnaud Montebourg : Je ne sais pas si c’est la question. La question, c’est quelle valeur ont aujourd’hui ces proclamations-là, par rapport à la réalité de la vie quotidienne des Français. Une devise, ce n’est pas qu’un slogan creux, c’est aussi quelque chose qu’on est capable de vivre et de faire vivre. Or aujourd’hui, l’écart entre les proclamations, les promesses de la République et son échec dans la vie quotidienne est tel que la République elle-même est menacée. Puisqu’elle donne l’impression d’avoir menti sur son projet, immémorial d’ailleurs.
Auriez-vous envie de changer cette devise ? Ou bien de changer la République ?
Mais c’est la devise de nos ancêtres ! Des gens sont morts pour avoir la liberté, l’égalité, la fraternité. Le problème, ce n’est pas la devise, c’est la République qui se meurt, qui est mourante, vous le savez parfaitement vous-même.
Justement, si vous aviez la possibilité d’effectuer trois réformes pour la France avec des moyens illimités ?
Trois réformes ? D’abord, le problème ne se pose pas en chiffres. La question c’est : est-ce que nous pouvons réconcilier la France avec sa démocratie, et avec la démocratie tout court ? Il y a un démon populiste dans l’histoire de France qui est en train de resurgir, parce que la République ne tient pas ses promesses. Donc la question c’est comment on construit un système politique qui permette d’abord aux Français de se sentir chez eux. Deuxièmement, que ce système politique prenne des décisions en rapport avec les aspirations profondes du pays, ce qui n’est pas inutile dans une démocratie. Et troisièmement que l’ensemble des problèmes que la nation doit affronter puisse être réglé les uns après les autres. En rapport avec la volonté profonde des Français. C’est cela qui nous manque en France, c’est pour cela qu’on est tous déprimés.
Et vous, vous êtes déprimé ? Est-ce que vous êtes optimiste pour la France ?
Moi je suis très optimiste. Il y a des ressources extraordinaires, mais la classe dirigeante n’est pas à la hauteur des problèmes. Voilà ! Elle est d’ailleurs issue d’un système mourant. Une espèce de technostructure qui a fréquenté les mêmes écoles, élevée dans les mêmes réflexes, qui aujourd’hui n’est pas à la hauteur de l’évolution du monde, et qui a besoin de remettre en question ses préjugés issus de temps antérieurs.
Comment faire pour évincer cette technostructure ?
Ce sont les électeurs qui s’en chargent. C’est pour ça que le Parti socialiste doit changer, et je milite, avec mon courant rénovateur pour le transformer profondément.
On dit que la France est un pays de liberté. Est-ce que pour vous cette assertion est encore vraie ?
C’est un pays de liberté menacée. Menacée par le sarkozysme et les atteintes à l’État de droit qui se multiplient. Confusion des pouvoirs, abus de pouvoirs sans aucune sanction. Absence de contrepoids et de possibilité de faire valoir un point de vue dans un système qui n’échappe pas à l’arbitraire. Prise de contrôle, par le politique des autorités indépendantes. Contrôle de la justice par le pouvoir politique. Il n’y a plus d’État de droit en France. Voilà mon point de vue.
Qu’est-ce qui vous a fait entrer en politique ?
La lassitude d’un pays qui n’arrive pas à se transformer.
Comment cela s’est-il passé ?
Vous savez, vous vous battez dans votre métier, dans votre engagement personnel, dans votre vie, et à un moment, vous vous rendez compte que le problème est politique. Vous ne pouvez pas rester seul. Donc il faut agir, collectivement, dans un cadre général pour transformer l’état de la société. Ce n’est pas un problème individuel, c’est un problème collectif.
Vous dénoncez l’utilisation du pouvoir à des fins personnels. Comment se prévenir de ce travers ?
Par des mécanismes législatifs, des systèmes. Cela existe dans tous les pays européens, pourquoi pas en France ? D’abord en organisant la responsabilité du politique, qui n’existe pas dans notre pays. En organisant des contre-pouvoirs dignes de ce nom, en permettant aux citoyens de sanctionner. Tout cela existe dans les pays européens. Il n’y a qu’en France où on est dans le système de l’arbitraire monarchique ou princier, du dauphinat, du patriciat, de l’aristocratie revenante.
Cette situation, vous la voyez encore perdurer après 2007 ?
Non, non, non, tout cela est en train de s’effondrer, bien heureusement. Il était temps. Vive la VIe République !
Même si c’est Sarkozy qui gagne ?
Sarkozy ne gagnera pas parce que c’est un homme abusif et dangereux. Et que par ailleurs ses idées sont extrémistes et utralibérales et la France n’en veut d’ailleurs pas. Et la droite a besoin de ce système politique décadent et, disons les choses, vérolé, malade, pour imposer les potions amères de l’ultralibéralisme. Donc la gauche devra proposer autre chose.
Quels sont les pièges du pouvoir, de la politique ?
Le piège, c’est évidemment l’oubli de l’engagement, c’est cela le plus grave, le plus embêtant. Il faut toujours avertir les électeurs. S’il y a un engagement qui ne peut être tenu, il faut expliquer pourquoi. En expliquant comment on va essayer de différer. Moi je suis pour l’évaluation permanente des politiques et des choix politiques. Je pense qu’il n’est pas absurde de dire à des électeurs : il arrive qu’on se méprenne, qu’on se trompe. Nul n’a la science infuse, mais il faut le faire avec eux, avec les citoyens.
Et ce n’est pas un peu du populisme ?
Non, c’est de l’intelligence, non ? Vous trouvez que c’est du populisme ? Qu’est-ce que c’est pour vous le populisme ? Répondez à ma question...
Peut-être de laisser croire au peuple qu’il aura toujours raison...
Non, il peut se tromper, le peuple peut se tromper tout comme l’élu. Mais excusez-moi, le peuple peut avoir raison parfois. Il n’a pas toujours raison, mais il peut avoir raison. Non, vous ne croyez pas ?
Si, bien sûr. Si vous étiez président de la République, quels seraient vos premiers mots ?
Je ne me suis pas situé dans cette perspective, je n’en suis pas là. Vous me posez une question un peu sotte. Excusez-moi, je suis là pour vous parler des problèmes d’aujourd’hui, vous me posez des questions personnelles. Ce n’est pas ce qui intéresse les gens. Ce qui intéresse les gens, c’est eux...
On peut quand même se poser des questions sur l’engagement personnel d’un homme politique. Il peut être intéressant de savoir qui est le personnage politique derrière l’image...
D’accord, mais enfin ce qui intéresse les gens, c’est d’abord eux, leurs problèmes, comment on va les résoudre. La politique, ce n’est pas le nombril des hommes politiques qu’il faut scruter, c’est plutôt les problèmes des Français, et comment les résoudre. Et cela n’intéresse pas beaucoup les journalistes, vous l’avez remarqué ? Cela s’appelle la people-isation. Vous voyez la people-isation, c’est ça : on regarde le nombril des hommes et des femmes politiques, excusez-moi, on a surtout des problèmes à affronter et différentes manières pour les résoudre. Ça en revanche, ça n’intéresse pas vraiment les journalistes. Vous avez remarqué que cela n’intéresse pas du tout vos collègues ? Ils n’en ont rien à foutre. Ce qui les amuse, ce sont les batailles entre les uns et les autres, et c’est comme cela qu’on détruit ce qui reste de politique.
Mais cela nous intéresse aussi...
Oui, vous ! Mais vous n’êtes pas les gens... Vous n’en faites pas partie, vous êtes au-dessus du panier.
Je pensais en faire un peu partie, mais soit... Et vous, qu’attendez vous des citoyens ?
J’attends qu’ils participent à la décision publique et qu’ils portent les valises de la maison France. Je pense qu’on peut faire cela dans notre pays. Trouver d’autres modes de décisions. Je pense que c’est possible, vu les problèmes qu’on aura à affronter, environnementaux, économiques, sociaux... C’est quand même énorme.
Avez-vous l’impression qu’il y a une crise de l’engagement en France, ou au contraire c’est de plus en plus vif ?
Non, il y a une crise du système politique, mais il n’y a pas de crise de l’engagement, les gens ont soif de politique, ils veulent de la politique, ils n’en trouvent pas.
Comment résoudre cette crise du système politique ?
Il faut construire un nouveau pacte social. Un système politique rénové.
En utilisant l’élection présidentielle de 2007 ? Est-ce que c’est un bon moment pour proposer cette rénovation ?
Mais c’est fait pour ça une élection. C’est pour proposer un programme, non ?
Ce n’est pas vraiment ce qu’il s’est passé il y a quatre ans...
Non, justement, c’est tout le problème. C’est pour cela qu’on est en crise. Comme le débat n’a pas eu lieu en 2002, il faudra bien qu’il ait lieu en 2007.
Propos recueillis par Pierre Koetschet
Entretien paru dans "Acteurs publics" n°25 de juin-juillet 2006.
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